Il y a un moment précis où une révolution intellectuelle cesse d’en être une et devient orthodoxie. Pour l’école des Annales, ce moment est arrivé plus tôt que ses héritiers ne veulent l’admettre — et le fait qu’en 2026 on continue à en parler comme d’un projet vivant, capable de se renouveler à travers l’histoire globale et comparée, n’est pas la preuve de sa vitalité, mais de sa capacité à masquer une crise épistémologique d’au moins quarante ans. Ce qui suit n’est pas une tentative de liquider Bloch, Febvre ou Braudel d’un haussement d’épaules. Ce serait malhonnête et stupide. C’est plutôt une autopsie pratiquée sur un patient que tout le monde continue de déclarer en convalescence alors que les bilans disent autre chose. Et il faut le dire d’emblée : l’autopsie est rendue difficile parce que l’école des Annales n’est pas qu’un projet intellectuel — c’est une institution, avec sa revue, sa Maison des sciences de l’homme, ses chaires à l’EHESS, ses rituels de cooptation, ses réseaux internationaux. Critiquer les Annales, dans l’historiographie française et en grande partie européenne, c’est un peu comme critiquer l’Église à Rome : on peut, mais le coût social est élevé et les résultats incertains. Cela explique en partie pourquoi les critiques les plus sérieuses sont presque toujours venues de la périphérie (Italie, Allemagne, monde anglo-saxon) et presque jamais du centre. Cela explique aussi pourquoi ma tentative — menée par quelqu’un qui n’est pas historien de profession mais a une formation philosophique et un certain goût pour les démolitions argumentées — a l’avantage de la distance et l’inconvénient de l’incomplétude. Je le concède d’emblée, parce que le jeu se joue à cartes ouvertes.
L’intuition fondatrice de Bloch et Febvre
Partons d’où la séduction est la plus forte, parce que c’est là qu’il faut regarder pour comprendre où les choses ont commencé à craquer. Marc Bloch et Lucien Febvre fondent la revue en 1929 avec un programme qui, relu aujourd’hui, conserve une force indéniable : assez de l’histoire des rois et des batailles, assez de la narration événementielle qui réduit le passé à une suite de faits politiques et diplomatiques. L’histoire doit dialoguer avec la géographie, l’économie, la sociologie, l’anthropologie. Elle doit s’occuper des structures profondes, des temps longs, des mentalités collectives. Elle doit, en un mot, devenir totale. L’intuition était authentique et répondait à un vrai problème. L’historiographie positiviste du XIXᵉ s’était effectivement réduite à un catalogue d’événements, et l’idée qu’il existait des forces plus profondes modelant les sociétés humaines était non seulement légitime mais nécessaire. Personne qui ait lu Les rois thaumaturges de Bloch ou Le problème de l’incroyance au XVIᵉ siècle de Febvre ne peut nier la puissance de ce regard. Le problème n’a jamais été l’intuition. Le problème, c’est ce qu’on en a fait.
Braudel et l’impasse de la longue durée
Fernand Braudel publie La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II en 1949, et ce livre devient le monument de l’école — et son impasse. Braudel introduit la tripartition temporelle qui deviendra la marque de fabrique de l’école : le temps quasi immobile de la géographie et du climat, le temps lent des structures économiques et sociales, le temps rapide des événements politiques. Hiérarchie explicite et non négociable. Le protagoniste, c’est la Méditerranée, pas Philippe II. Les courants marins, les vents, les routes commerciales, les cycles agricoles déterminent le cadre. C’est un renversement radical. Et ça fonctionne, du moins tant qu’on reste dans la prose de Braudel, dont la force rend crédible presque tout.
Mais quand on sort de la suggestion littéraire pour regarder le modèle d’un œil analytique, on tombe sur un problème que Braudel n’a jamais résolu et que ses héritiers ont préféré ignorer : si la longue durée est le niveau explicatif fondamental, quelle place reste-t-il pour l’action humaine ? La question n’est pas rhétorique. Paul Ricœur, dans Temps et récit, la pose avec une clarté que les historiens des Annales n’ont jamais égalée : le temps de la longue durée est un temps sans sujet, où les choses arrivent mais où personne ne les fait arriver. Braudel le savait-il ? Probablement, et probablement il s’en moquait. Dans son schéma l’histoire événementielle est « poussière », formule fameuse qui liquide des siècles d’historiographie en une métaphore méprisante. Mais la poussière, à y regarder, est faite de personnes qui décident, qui agissent, qui se trompent, qui changent le cours des choses d’une manière qu’aucune structure profonde ne pouvait prévoir. Le choix de Philippe II de lancer l’Invincible Armada en 1588 n’est pas explicable par les vents ni les cycles du blé. C’est une décision politique d’un individu spécifique dans un contexte spécifique, aux conséquences énormes. La reléguer à de la « poussière » n’est pas un acte de rigueur scientifique, c’est un acte d’arrogance épistémologique.
Le point doit être poussé plus loin, car il ne concerne pas que Braudel, mais un vice logique de toute l’école. Si la structure explique plus que l’événement, et si l’événement est « poussière », le changement historique devient un problème insoluble. Les structures, par définition, sont ce qui persiste. Mais l’histoire est aussi, peut-être surtout, ce qui change. Comment passe-t-on d’une structure à l’autre ? Braudel ne le dit pas, parce que dans son schéma le passage se fait sur des temps si longs qu’ils deviennent presque imperceptibles, un mouvement géologique sans acteurs. Ce n’est crédible que tant qu’on regarde les siècles d’en haut. Quand on descend là où les gens vivent, décident, se révoltent, inventent, le cadre braudélien devient inutilisable. La Révolution française n’est pas explicable en longue durée. Les facteurs structurels créent les conditions, certes, mais n’expliquent ni juillet 1789 ni Robespierre ni les formes concrètes de l’événement. Marc Bloch, paradoxalement, était bien plus attentif à ces nuances que son successeur. La société féodale est un livre structural, oui, mais Bloch ne perd jamais de vue les mécanismes concrets par lesquels les humains construisent et reproduisent les structures dans lesquelles ils vivent. Avec Braudel, ce lien se rompt, et l’école n’a jamais réussi à le renouer.
On objectera que la critique est ancienne, qu’elle a été formulée mille fois, que les Annales eux-mêmes l’ont reçue et métabolisée. Vrai, ils l’ont reçue. Mais comment ? Le discours devient ici intéressant, parce que la façon dont l’école a géré ses crises internes en révèle plus que les crises elles-mêmes.
Les mentalités comme retraite stratégique
La deuxième génération, celle de Braudel, règne sur l’historiographie française et largement internationale des années 1950 aux années 1970. Le modèle est solide, les chaires occupées, la revue est le centre de gravité de la discipline. Puis, dans les années 1970-80, la troisième génération arrive : Le Goff, Le Roy Ladurie, Duby, et avec eux le grand basculement vers l’histoire des mentalités. Pas une évolution naturelle, une retraite stratégique. La longue durée braudélienne a montré ses limites : trop déterministe, trop structurelle, trop indifférente à tout ce qui n’est pas mesurable. L’histoire des mentalités promet de récupérer la dimension subjective sans abandonner l’ambition interdisciplinaire. On étudie les représentations collectives, les croyances, les peurs, les rêves, les conceptions de la mort et du temps. C’est fascinant. Montaillou, village occitan de Le Roy Ladurie est un livre extraordinaire, et les recherches de Le Goff sur le Purgatoire ou sur la naissance du temps du marchand restent parmi les meilleures choses produites par l’historiographie du XXᵉ.
Mais le prix est élevé, et personne ne le dit assez clairement. Passer de la longue durée aux mentalités, ce n’est pas intégrer les deux, c’est abandonner le premier parce qu’il ne fonctionnait pas et adopter l’autre en espérant qu’il fonctionne mieux. Ce geste a quelque chose de familier pour qui a fréquenté l’académie : ce n’est pas un changement de paradigme au sens kuhnien (avec crise explicite, anomalies reconnues, substitution argumentée), c’est un changement de sujet présenté comme évolution. La différence est cruciale. Un changement de paradigme implique que l’ancien ait été réfuté ou sérieusement remis en cause. Un changement de sujet implique seulement que l’ancien sujet ne tire plus de financements, ne génère plus de thèses, ne remplit plus les colloques. L’historiographie des Annales, de la deuxième à la troisième génération, ressemble bien plus à la seconde dynamique qu’à la première.
Et les mentalités, à leur tour, posent d’énormes problèmes. Comment reconstruit-on une « mentalité collective » ? Avec quelles sources, quelle méthode ? La réponse, en pratique, a souvent été : avec beaucoup de créativité interprétative et peu de vérifiabilité. Geoffrey Lloyd, l’historien des sciences anciennes de Cambridge, dans Demystifying Mentalities (1990), met en doute la validité même du concept de mentalité collective : attribuer des « mentalités » distinctes à des sociétés ou à des époques entières est intellectuellement fragile, masque la coexistence de formes de pensée différentes au sein d’une même culture. Et il n’était pas seul. L’histoire des mentalités a produit de beaux livres, mais aussi un impressionnisme historiographique qui rendait quasi impossible la distinction entre hypothèse fondée et spéculation élégante.
À ce stade, on pourrait m’arrêter et dire : n’est-ce pas le destin de toutes les sciences humaines ? L’histoire, s’occupant d’humains et non de particules, ne doit-elle pas vivre avec une marge irréductible d’incertitude ? Bien sûr. Mais il y a une différence énorme entre reconnaître cette incertitude et en faire un programme. Les Annales, génération après génération, ont transformé l’incertitude méthodologique en principe de liberté épistémologique — manière élégante de dire qu’ils ont changé de méthode chaque fois que la précédente s’enrayait, sans jamais avouer qu’elle s’enrayait. C’est cette manœuvre qu’il faut démasquer, parce qu’elle permet à l’école de se présenter comme perpétuellement innovante quand elle est, en réalité, perpétuellement en fuite.
Le tournant critique et la dépendance aux sciences sociales
L’étape suivante le confirme. Dans les années 1980-90 arrive ce que la rédaction même des Annales appellera le « tournant critique », consacré par un numéro spécial en 1989 avec Chartier, Lepetit, Revel. Cette fois la crise est plus profonde. Les mentalités ont montré leurs limites, la microhistoire italienne (Ginzburg, Levi, Grendi) a montré qu’on peut faire des choses extraordinaires en réduisant l’échelle, l’anthropologie de Clifford Geertz a imposé l’idée de la « description dense ». Les Annales répondent comme ils savent : en changeant de paradigme. On passe à l’histoire culturelle, aux « pratiques » et « représentations », à un dialogue plus serré avec la sociologie de Bourdieu et l’herméneutique. Bernard Lepetit, avant sa mort prématurée en 1996, tente une refondation théorique qui prend très au sérieux les objections, mais cette tentative reste inachevée et minoritaire à l’intérieur même de l’école. La revue change de nom en 1994, de Annales. Économies, Sociétés, Civilisations à Annales. Histoire, Sciences sociales, et le changement est symptomatique : on réaffirme le lien avec les sciences sociales au moment où ce lien est le plus problématique.
Jacques Revel, à cette époque, propose la notion de « jeux d’échelles » comme issue à l’impasse. L’idée séduit : plutôt que choisir entre la longue durée et le cas singulier de la microhistoire, savoir passer d’une échelle à l’autre. Mais la suggestion, intelligente, reste programmatique. Personne, en pratique, n’a produit un travail intégrant vraiment les différentes échelles de manière cohérente. On saute, on juxtapose, on accosrte, mais l’intégration reste un désir. Peut-être ne peut-il en être autrement, parce que les différentes échelles ne sont pas de simples zooms sur la même réalité : ce sont des manières différentes de construire l’objet historique, et il n’est pas dit qu’elles soient compatibles.
Soyons honnêtes. Qu’une tradition intellectuelle traverse des crises et se renouvelle, ce n’est pas en soi un problème. Toutes les traditions sérieuses le font. Le problème surgit quand le renouvellement devient un mécanisme de survie institutionnelle plutôt qu’intellectuel, quand le changement de paradigme sert à maintenir des positions académiques, le contrôle de la revue, l’hégémonie des chaires, plus qu’à répondre à de vraies questions. Vue sous cet angle, l’histoire de l’école des Annales est aussi une histoire de pouvoir académique français — et ce n’est pas un hasard si les critiques les plus dures sont venues souvent de l’extérieur : microhistoire italienne, social history britannique, Alltagsgeschichte allemande, historiographie postcoloniale anglo-saxonne. L’accusation, formulée différemment mais avec une cohérence frappante, est toujours la même : les Annales prétendent offrir une méthode universelle, mais ce qu’ils offrent en réalité, c’est une sensibilité française élevée au rang de paradigme global, avec tous les angles morts que cela suppose.
Cela amène à la question plus profonde, le défaut structurel qui était là dès le début. L’histoire totale, le rêve fondateur de Bloch et Febvre, l’horizon vers lequel chaque génération a déclaré marcher, même quand elle marchait dans des directions opposées. L’idée qu’il serait possible et même nécessaire d’écrire une histoire intégrant tous les niveaux de l’expérience humaine, du climat à la prière, du prix du blé aux structures familiales, de la technologie aux émotions. Programme magnifique. Et impossible — pas pour des raisons pratiques mais logiques.
Tout acte historiographique est un acte de sélection. Choisir d’étudier la Méditerranée au XVIᵉ, c’est ne pas étudier la Baltique. Choisir la longue durée, c’est ne pas choisir l’événement. Choisir les mentalités collectives, c’est ne pas choisir les stratégies individuelles. Ces choix ne sont pas accidentels : ils sont constitutifs ; ils définissent ce qui compte comme fait historique et ce qui n’y compte pas, ce qui mérite explication et ce qui peut être ignoré. Une histoire totale exigerait l’absence de tout critère de sélection, ce qui équivaut à l’absence de méthode, ce qui équivaut à ne pas faire d’histoire. Hayden White, avec Metahistory (1973), a montré que même les grandes œuvres historiographiques sont structurées par des tropes narratifs qui en déterminent la forme et, inévitablement, le contenu. Braudel ne décrit pas la Méditerranée : il la raconte, et la raconte selon une logique narrative qui sélectionne, ordonne, hiérarchise. La prétention à la totalité est exactement cela, une prétention, et le fait qu’elle soit gardée comme horizon régulateur ne la rend pas moins incohérente. Elle la rend juste plus difficile à critiquer, parce que celui qui ose dire que le roi est nu se voit répondre que la totalité est un idéal, pas un résultat, et que la valeur réside dans l’effort. Mais un idéal logiquement impossible n’est pas un horizon, c’est un mirage.
Un autre problème, peut-être le plus insidieux, concerne le rapport des Annales aux sciences sociales. L’interdisciplinarité a été le cheval de bataille dès la fondation. Histoire et géographie, économie, sociologie, anthropologie, psychologie collective : chaque génération a ajouté un interlocuteur privilégié et présenté ce dialogue comme la preuve de la modernité scientifique de l’école. Mais que se passe-t-il quand une discipline se définit systématiquement par ce qu’elle importe des autres ? Elle perd son centre. Pas sa « méthode » au sens strict — l’histoire n’a jamais eu de méthode unique. Mais quelque chose de plus subtil et plus important : la conscience de ce qui est spécifiquement historique dans une enquête historique.
Quand Braudel importe la géographie, le résultat est une histoire qui ressemble beaucoup à de la géographie avec une dimension temporelle. Quand Le Goff importe l’anthropologie, le résultat est souvent une anthropologie appliquée au passé. Quand la quatrième génération importe la sociologie de Bourdieu, on obtient une sociologie historicisée. Dans chacun de ces cas, le dialogue n’est pas symétrique : c’est l’histoire qui cède du terrain. Et la raison est simple : les autres disciplines ont des structures théoriques plus fortes. L’économie a des modèles formels, la sociologie des appareils conceptuels consolidés, l’anthropologie sa tradition ethnographique. L’histoire, telle que la conçoivent les Annales, devrait intégrer tout cela sans disposer d’un cadre théorique propre aussi robuste. Le résultat est un éclectisme vendu pour ouverture d’esprit mais qui produit, en pratique, une vulnérabilité structurelle : à chaque mode des sciences sociales, les Annales changent d’interlocuteur et, avec lui, de méthode, de questions, d’objets. Ce n’est pas de l’interdisciplinarité, c’est de la dépendance.
Et la dépendance produit un effet secondaire plus grave : la perte de compétence technique. Quand Braudel dialoguait avec Wallerstein, tous deux maîtrisaient assez de théorie économique pour le dialogue. Mais dès la troisième génération, la relation devient asymétrique. Les historiens des mentalités importent des concepts d’anthropologie (la « mentalité primitive » de Lévy-Bruhl, ensuite corrigée, les structures de parenté de Lévi-Strauss, les rites de Van Gennep) sans toujours posséder la formation technique pour en juger la solidité dans le contexte d’origine. Le résultat est que des concepts nés pour décrire des sociétés contemporaines sont projetés sur des sociétés du passé avec des ajustements minimaux. Quand le Carnaval de Romans de Le Roy Ladurie est lu à travers la grille bakhtinienne du carnaval comme renversement social (la tentation est forte, on parle littéralement d’un carnaval de 1580 fini en massacre), le résultat est brillant mais méthodologiquement fragile : Bakhtine n’était pas anthropologue, son « carnavalesque » est une catégorie littéraire, et l’appliquer à un événement historique précis exige une chaîne de médiations que ni le texte ni ses interprètes n’expliquent jamais entièrement. Pattern qui se répète à chaque changement d’interlocuteur.
Braudel, avec son idée d’« économie-monde », prenait à Wallerstein autant qu’il lui donnait. L’histoire des mentalités naissait à l’ombre du structuralisme de Lévi-Strauss. Le tournant culturel des années 90 était impensable sans Bourdieu et Geertz. L’histoire globale présentée aujourd’hui comme le dernier avatar des Annales doit presque tout à la world history anglo-saxonne de Pomeranz, Subrahmanyam, Bayly. À chaque étape, l’école a joué plus le rôle de récepteur que d’émetteur, plus d’adaptateur de paradigmes d’autrui que de générateur. Pas un problème en soi, si c’était reconnu : ce serait même une qualité — la capacité à médier, traduire, hybrider. Mais l’école se raconte comme le lieu où se produit l’innovation historiographique, narration de moins en moins crédible.
On m’objectera que j’applique un critère impossible, que je demande à l’histoire d’avoir une structure théorique comparable à celle des sciences naturelles. L’objection a un certain poids mais rate la cible. Je ne demande pas de lois universelles. Je demande quelque chose de plus modeste : qu’une école historiographique soit capable de formuler clairement ses critères de validation. Comment distingue-t-on un bon travail annaliste d’un mauvais ? Comment décide-t-on si une interprétation est fondée ? Comment falsifie-t-on, ou met-on à l’épreuve, une thèse sur la mentalité médiévale ? La réponse, en pratique, a été confiée au jugement des pairs — ce qui dans une communauté scientifique saine fonctionne, mais dans une école à forte identité institutionnelle et mécanisme de cooptation devient un cercle vicieux. Karl Popper n’aurait pas eu de mal à reconnaître le pattern.
La microhistoire comme critique radicale
Et ce n’est pas un hasard si la microhistoire italienne est née en partie en réaction à cette fermeture. Quand Carlo Ginzburg reconstitue le cosmos de Menocchio dans Le fromage et les vers, il ne fait pas une histoire totale en miniature — il fait quelque chose de radicalement différent : il démontre qu’un cas unique, étudié avec rigueur philologique et sensibilité interprétative, peut ouvrir des fenêtres sur des structures culturelles profondes sans cadres synthétiques grandioses. L’échelle change tout, parce qu’elle change le rapport à la source, à la preuve, à la vérifiabilité. Là où Braudel pouvait se permettre de généraliser sur des siècles entiers et des bassins maritimes, Ginzburg doit rendre compte de chaque document, de chaque mot prononcé par Menocchio devant l’Inquisition. Cette contrainte n’est pas un limite, c’est une discipline au sens noble. La microhistoire dit : je ne peux pas tout savoir, mais ce que je sais, je le sais vraiment, et je peux montrer comment je le sais. Les Annales, dans leurs versions ambitieuses, disent l’inverse : on peut savoir tout, ou aspirer à le faire, et la méthode pour y arriver est la synthèse interdisciplinaire. L’histoire a donné raison aux premiers, pas aux seconds.
Giovanni Levi, dans Le pouvoir au village, fait pareil : il part d’un village piémontais et arrive à repenser les stratégies familiales de l’Ancien Régime sans jamais prétendre décrire la totalité. La microhistoire n’est pas une variante des Annales, c’est une critique des Annales, et le fait que Le Goff et d’autres aient cherché à l’annexer (« nous aussi, nous attentions aux détails ») est une preuve supplémentaire de la capacité de l’école à phagocyter ce qui la menace.
On peut dire la même chose, mutatis mutandis, de l’Alltagsgeschichte allemande de Lüdtke et Medick, de la history from below britannique d’E.P. Thompson, et de toute la tradition postcoloniale qui, depuis Edward Said, a posé une question à laquelle les Annales n’ont jamais répondu de manière convaincante : votre histoire totale, totale pour qui ? La Méditerranée de Braudel ? L’Europe de Le Goff ? La France profonde de Le Roy Ladurie ? Le provincialisme géographique de l’école a longtemps été masqué par l’universalisme de la méthode, mais quand des historiens comme Dipesh Chakrabarty ont commencé à « provincialiser l’Europe » au sens technique — c’est-à-dire à montrer que les catégories analytiques de l’historiographie européenne ne sont pas universelles mais historiquement situées — le jeu est devenu plus difficile. Histoire mondiale de la France le démontre involontairement : un livre qui se propose de raconter la France à travers ses connexions globales, mais qui, précisément pour cela, finit par réaffirmer la centralité de la France comme point d’observation. La décentration est apparente.
La réponse de l’école, ces deux dernières décennies, a été l’histoire globale et connectée. Patrick Boucheron, Serge Gruzinski, Sanjay Subrahmanyam (qui n’est pas à proprement parler annaliste, et tient à le faire savoir) ont élargi le regard au monde entier, aux connexions entre civilisations, aux flux de personnes, marchandises, idées à travers les continents. L’opération est intellectuellement stimulante. Mais qu’y a-t-il de spécifiquement annaliste ? La world history existait avant, ailleurs, et la version des Annales ne se distingue pas par une méthode propre, mais par une attitude. On fait de l’histoire globale avec une sensibilité annaliste, c’est-à-dire avec attention aux temps longs et aux phénomènes structurels. Contribution ? Peut-être. Suffisante pour justifier la prétention à être encore une école avec un programme reconnaissable ? J’en doute. Le doute devient certitude quand on regarde la production. Annales publie aujourd’hui des articles de qualité variable sur des sujets enormément disparates : droit islamique, économie japonaise Tokugawa, environnement amazonien, émotions dans la première modernité. Variété impressionnante, mais qu’est-ce qui tient ces travaux ensemble sinon le fait d’être publiés dans la même revue ? Quel est le fil méthodologique distinguant un article « annaliste » d’un article publié dans Past and Present ou Quaderni storici ? La réponse honnête est : aucun.
Voilà le point qui me tient le plus à cœur. Le problème des Annales n’est pas une erreur unique, ni la longue durée en soi, ni l’interdisciplinarité en soi, ni l’histoire totale en soi. C’est la combinaison de ces trois éléments en un projet qui n’a jamais été en mesure de rendre compte de sa cohérence interne. La longue durée demandait une épistémologie déterministe que l’histoire des mentalités a abandonnée. L’interdisciplinarité demandait un cadre théorique intégrateur qui n’a jamais été produit. L’histoire totale demandait des critères de sélection que sa propre définition exclut. Pris isolément, chacun de ces éléments contient des intuitions précieuses. Mis ensemble, ils produisent un programme intérieurement contradictoire qui ne survit que grâce à la vague de ses principes et à la force de ses institutions.
Cela ne signifie pas que les historiens des Annales n’ont pas produit d’excellents travaux. Ils en ont produit, et beaucoup restent incontournables. Mais ils les ont produits non grâce au programme de l’école, mais malgré lui, ou plus précisément en en exploitant sélectivement les aspects utiles et en ignorant le reste. Braudel est grand non parce qu’il applique la longue durée de façon cohérente, mais parce qu’il est un narrateur formidable. Le Goff est grand non parce que l’histoire des mentalités est une méthode solide, mais parce que son érudition et son imagination historique sont hors du commun. Ginzburg, que l’école a cherché à coopter, est grand précisément parce qu’il a refusé le programme annaliste et en a proposé un autre.
Reste la question d’ouverture, et il convient de la reprendre pour finir. Les Annales ont-ils échoué ? La réponse dépend de ce qu’on entend par échec. Si l’on entend que l’école n’a pas tenu ses promesses, que le programme d’une histoire totale, interdisciplinaire et scientifiquement fondée s’est révélé irréalisable, alors oui. Mais peut-être l’échec le plus significatif n’est-il pas le leur, c’est celui du rêve qui les a engendrés : l’idée, profondément ancrée dans les Lumières et relancée par le positivisme du XIXᵉ, que l’histoire pouvait devenir une science au sens plein, avec lois générales, méthodes reproductibles et capacité explicative cumulative. Les Annales ont tenté cette entreprise avec plus d’ambition, de talent et de ressources institutionnelles que quiconque au XXᵉ. Le fait qu’ils n’aient pas réussi ne dit rien contre leur intelligence. Cela dit quelque chose, peut-être, sur la nature de la connaissance historique, qui résiste à la systématisation non par défaut surmontable mais par caractéristique constitutive. L’histoire n’est pas physique, ni biologie, ni même économie. Elle ne l’est pas parce que son objet n’est pas un système mais un processus, et un processus dont le sens est rétroactivement construit par celui qui l’observe. L’histoire est le récit que les humains se font d’eux-mêmes, et ce récit est nécessairement partiel, situé, contestable. Vouloir le rendre total, c’est comme vouloir photographier la lumière : l’instrument utilisé fait partie de ce qu’on cherche à capter. Les Annales l’ont découvert à leurs dépens, et le fait qu’ils continuent à ne pas l’admettre est peut-être la critique la plus dure qu’on puisse leur adresser.
Au-delà de la totalité
Ce n’est pas un hasard, peut-être, si les traditions historiographiques les plus vivantes des dernières décennies ont été celles qui ont explicitement renoncé à la totalité. La microhistoire a choisi la petite échelle et la densité analytique. L’histoire orale a choisi la voix individuelle. L’histoire numérique expérimente la quantification sans prétendre que les nombres épuisent le sens. Même l’histoire globale la plus intéressante, celle de Subrahmanyam par exemple, fonctionne parce qu’elle suit des connexions spécifiques au lieu de dessiner des fresques omnicompréhensives. Dans chacune de ces approches, il y a quelque chose que les Annales avaient pressenti (importance des structures, dialogue avec d’autres disciplines, attention aux temps longs) mais débarrassé de l’hubris systématique, de la prétention que tout se tienne, que le cercle se ferme. Le cercle ne se ferme jamais, en histoire. Et c’est précisément cette incomplétude qui rend la discipline intéressante, non pas malgré ses limites épistémologiques mais grâce à elles. Les Annales, dans leurs versions les plus ambitieuses, ne l’ont jamais accepté. Et cette incapacité à accepter la limite est, en fin de compte, leur limite la plus grande.
Ce qu'il faut retenir
La longue durée de Braudel est un temps sans sujet : les choses arrivent mais personne ne les fait arriver, et la « poussière » des événements — Philippe II, Robespierre, juillet 1789 — reste structurellement inexplicable.
Le passage de la longue durée aux mentalités n’est pas un changement de paradigme kuhnien, mais un changement de sujet présenté comme une évolution : l’ancienne méthode n’a pas été réfutée, elle a simplement cessé d’attirer les financements.
L’interdisciplinarité annaliste est une dépendance asymétrique : à chaque génération, l’école change d’interlocuteur (géographie, anthropologie, Bourdieu, world history anglo-saxonne) faute d’avoir produit un cadre théorique propre aussi robuste.
La microhistoire de Ginzburg et Levi n’est pas une variante des Annales mais leur critique : un cas singulier étudié avec rigueur philologique ouvre des fenêtres sur des structures profondes sans l’hubris de la synthèse totale.
L’histoire totale est logiquement impossible, pas seulement pratiquement difficile : tout acte historiographique est sélection, et l’absence de critères de sélection équivaut à l’absence de méthode.
Questions & réponses
Quelle est la thèse principale ?
Que l’école des Annales a cessé d’être une révolution intellectuelle pour devenir une orthodoxie institutionnelle, et qu’elle continue à se présenter comme projet vivant pour masquer une crise épistémologique d’au moins quarante ans. L’essai ne liquide pas Bloch, Febvre ou Braudel — il fait l’autopsie d’un patient que tout le monde déclare en convalescence alors que les bilans disent autre chose.
Pourquoi la longue durée de Braudel est-elle une impasse ?
Parce que si la structure profonde est le niveau explicatif fondamental, il ne reste plus de place pour l’action humaine. Le temps de la longue durée est un temps sans sujet : les choses arrivent, mais personne ne les fait arriver. La Révolution française n’est pas explicable en termes de longue durée — les facteurs structurels créent les conditions mais n’expliquent ni juillet 1789, ni Robespierre, ni les formes concrètes de l’événement.
Pourquoi le passage à l'histoire des mentalités est-il une retraite, pas une évolution ?
Parce que ce n’est pas un changement de paradigme au sens kuhnien (avec crise explicite, anomalies reconnues, substitution argumentée) ; c’est un changement de sujet présenté comme évolution. L’ancien paradigme n’a pas été réfuté — il a cessé de fonctionner, et l’école a changé d’interlocuteur disciplinaire sans avouer l’échec. Pattern qui se répète à chaque génération : mentalités, tournant critique, histoire globale, à chaque fois une nouvelle discipline empruntée.
Quelle est la critique la plus profonde que la microhistoire adresse aux Annales ?
Que l’histoire totale est un programme logiquement impossible, pas seulement pratiquement difficile. Tout acte historiographique est un acte de sélection. Une histoire totale exigerait l’absence de critères de sélection, équivalant à l’absence de méthode. Ginzburg avec Menocchio démontre qu’un cas unique, étudié avec rigueur philologique, ouvre des fenêtres sur des structures culturelles profondes sans synthèse grandiose. La microhistoire n’est pas une variante des Annales : c’est leur critique.