Préambule : pourquoi un informaticien va vous parler de Condorcet
Une chose à dire avant tout, parce que c’est la raison d’être de ce billet.
J’ai fait un lycée scientifique. Je suis diplômé en philosophie à Urbin, l’une de ces universités où la philosophie n’est pas un accessoire mais une manière d’être au monde, où l’on t’apprend que les questions comptent plus que les réponses et que « à quoi ça sert ? » est elle-même une question philosophique. Puis j’ai choisi la technologie. J’ai écrit du code, géré des infrastructures, construit des produits numériques pendant vingt ans. Et pendant vingt ans, on m’a répété, avec des nuances allant du bienveillant au sarcastique, que la philosophie « ne sert à rien ». Que dans le tech ce qui compte ce sont les langages, les frameworks, les déploiements. Que Kant et Popper sont des luxes décoratifs.
J’ai toujours su que c’était faux. Je le sentais chaque fois qu’en réunion je captais une implication éthique que les autres ne voyaient pas. Je le sentais en lisant une norme européenne et en y reconnaissant la traduction juridique d’un principe philosophique précis. Je le sentais en discutant d’architecture logicielle : les décisions vraiment importantes n’étaient pas techniques mais portaient sur le genre de monde que ce logiciel contribuerait à créer.
Aujourd’hui ce sentiment est une certitude. La formation humaniste n’est pas un complément de la pensée technique. Elle en est le fondement éthique indispensable. Sans elle, la technologie est aveugle. Puissante, rapide, efficace, et aveugle.
Nous vivons un moment où les systèmes que nous bâtissons peuvent altérer le développement neurologique d’une génération, peser sur des élections, décider qui obtient un crédit, déterminer ce que des millions de gens croiront vrai demain. Dans ce contexte, savoir configurer un cluster Kubernetes ne suffit pas. Il faut aussi savoir ce que Hans Jonas pensait de la responsabilité envers le futur. Avoir lu Mill sur la frontière entre liberté et dommage. Connaître le « décalage prométhéen » d’Anders et le reconnaître quand il est implémenté dans un algorithme de recommandation.
Ce n’est plus académique. Ce n’est pas un luxe. C’est existentiel. Pour nous comme espèce — les décisions techno de cette décennie définiront les conditions cognitives et sociales de nos enfants. Et pour les business — bâtir de la techno sans boussole éthique n’est pas qu’un risque moral : c’est un risque de marché. L’Europe l’a compris. AI Act, RGPD, CRA, PLD : signal que le temps de la techno sans pensée critique est fini. Qui ne sait pas le lire restera derrière. Pas par punition, par inadéquation.
Donc oui : après vingt ans dans le tech, je peux dire avec une confiance raisonnable que la licence de philosophie a été la décision professionnelle la plus importante de ma vie. Plus que toute certif, tout langage, tout projet. Parce qu’elle m’a donné la seule chose que la techno ne peut pas donner : la capacité de se demander si ce qu’on construit, on devrait le construire.
Ce qui suit tente d’expliquer pourquoi.
L’arme rhétorique la plus puissante de notre temps
Il y a un mot qui, dans le débat public contemporain, fonctionne comme un passe-partout argumentatif. Un mot qui ferme les discussions au lieu de les ouvrir, qui transforme celui qui l’invoque en défenseur de la civilisation et celui qui le questionne en obscurantiste. Ce mot est progrès.
« L’Europe freine le progrès. » « La bureaucratie tue l’innovation. » « Les régulations enchaînent l’avenir. » On entend ces phrases tous les jours — talk-shows, threads sur X, keynotes de conférences tech, posts de VC de la Bay Area. Présentées comme des évidences, elles cachent une prémisse jamais explicitée : que le progrès serait une force naturelle, unidirectionnelle, intrinsèquement bénéfique, et que tout obstacle sur sa route serait par définition un dommage à l’humanité.
Mais est-ce vraiment le cas ? Ou confondons-nous le progrès avec quelque chose de bien plus banal et bien moins noble ?
Qu’est-ce que le progrès, et qu’a-t-il été
Pour répondre, il faut comprendre d’où vient l’idée même de progrès. Ce n’est pas un concept éternel : c’est une invention historique, et pas si ancienne.
Les Lumières et la naissance d’une idée
L’idée que l’histoire humaine a une direction, que demain sera meilleur qu’aujourd’hui, est un produit des Lumières européennes du XVIIIᵉ. Avant Condorcet, Voltaire et Kant, le temps était cyclique (chez Grecs et Romains) ou pensé comme décadence depuis un âge d’or perdu. Les Lumières ont changé cette perception : la raison humaine, appliquée systématiquement, pouvait améliorer les conditions matérielles, morales et politiques de l’espèce.
Condorcet, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1795), imaginait une humanité progressant par stades vers la perfection grâce à l’éducation, à la science, à l’abolition des préjugés. Vision puissante, à beaucoup d’égards généreuse. Mais elle contenait déjà un germe problématique : l’idée que le progrès serait inévitable, presque une loi naturelle.
Kant, plus subtil, distinguait progrès technique et progrès moral. Dans son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784) il suggérait que l’humanité pouvait avancer vers une société civile universelle, mais seulement par le conflit, la peine, et surtout par des institutions capables de canaliser « l’insociable sociabilité » humaine. Pour Kant, le progrès n’était pas automatique : il exigeait des structures, des lois, des contraintes réciproques. De la politique.
Le positivisme et l’équivoque fondatrice
C’est avec Auguste Comte et le positivisme du XIXᵉ que l’idée de progrès se soude définitivement à celle de progrès technico-scientifique. Comte théorisait une « loi des trois états » (théologique, métaphysique, positif) où la science remplacerait progressivement toute autre forme de connaissance, guidant l’humanité vers un ordre rationnel.
Là naît l’équivoque qu’on traîne encore : l’identification entre avancée technologique et amélioration de la condition humaine. Une équivoque que le XXᵉ aurait dû détruire pour toujours, et qui pourtant, avec une obstination presque inexplicable, continue de prospérer.
Le siècle qui aurait dû tout nous apprendre
Le XXᵉ a été le laboratoire définitif de l’équation « plus de techno = plus de progrès ». Les résultats ont été sans appel.
La même science qui a produit la pénicilline a produit le gaz innervant. La même ingénierie qui a bâti des ponts a bâti les chambres à gaz, avec efficacité industrielle, précision technique, progrès dans les méthodes. La fission nucléaire a donné une source d’énergie extraordinaire et la capacité d’auto-anéantissement.
Günther Anders, dans L’obsolescence de l’homme (1956), a saisi cette fracture avec une lucidité qui coupe le souffle. Il a forgé le « décalage prométhéen » : notre capacité technique de produire dépasse radicalement notre capacité d’imaginer les conséquences. On peut construire une bombe qui tue cent mille personnes ; on ne peut pas ressentir ce que cela veut dire. Nous sommes devenus, écrivait-il, plus petits que nos produits.
Hannah Arendt, à propos d’Eichmann, a montré quelque chose d’encore plus dérangeant : le mal le plus radical du XXᵉ n’a pas été commis par des monstres mais par des bureaucrates efficaces. La « banalité du mal », c’est, en un sens, le progrès organisationnel appliqué à la destruction. Eichmann ne haïssait pas les juifs : il optimisait des processus logistiques. À sa manière, c’était un innovateur.
La pensée qui tue : une expérience mentale
Allons plus loin. Sérieusement.
Imaginons que demain, par convergence de neuroscience, de nanotechnologies et d’interfaces cerveau-machine, il devienne possible de tuer un autre humain par la seule force de la pensée. Pas d’arme physique. Pas d’intermédiaire. Une intention mentale assez focalisée, et l’autre meurt.
Serait-ce du progrès technologique ?
Réponse de surface : oui. Avancée dans la compréhension du cerveau, dans les interfaces neurales, dans la miniaturisation. Tous les critères du progrès technique : nouveau, plus puissant, frontière de la connaissance.
Mais quelque chose en nous, profond et préargumentatif, se révolte. C’est exactement ce qu’il faut examiner — c’est là que se cache la vraie nature du progrès.
L’éthique de la responsabilité de Hans Jonas
Hans Jonas, dans Le principe responsabilité (1979), a anticipé ce dilemme. Son raisonnement s’applique avec une pertinence frappante.
L’éthique classique présupposait une nature invulnérable et des conséquences circonscrites. La technologie moderne a rendu ces prémisses fausses : on peut altérer le climat, modifier le génome, abolir toute barrière entre intention et meurtre.
D’où son impératif catégorique technologique : « Agis de telle sorte que les conséquences de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie humaine authentique sur la terre. » Pas conservateur — un impératif de responsabilité envers le futur. La question n’est pas « peut-on le faire ? » mais « quel monde crée-t-on en le faisant ? ».
Pour la pensée qui tue, la réponse est nette : on créerait un monde où la convivialité humaine, fondement de toute civilisation, deviendrait impossible. Plus aucun lieu sûr, parce que la menace résiderait dans l’esprit. Toute interaction empoisonnée par la terreur. Pas la fin de la techno : la fin de la société.
Le filtre de Mill : le dommage comme limite de la liberté
John Stuart Mill, dans De la liberté (1859), a formulé le « harm principle » : la liberté individuelle est sacrée, mais s’arrête là où commence le dommage à autrui.
Appliqué : la capacité de tuer par la pensée n’est pas une expansion de la liberté humaine, c’est sa négation. Si chacun peut tuer chacun, plus aucune liberté n’existe — la liberté présuppose la sécurité d’exister.
Mill nous enseigne ce qu’on devrait se tatouer : toute expansion du pouvoir individuel n’est pas un progrès. Certaines capacités, distribuées universellement, n’émancipent pas : elles détruisent. Le progrès authentique, c’est l’augmentation de la puissance dans les limites qui rendent la convivialité possible.
Popper : la société ouverte et ses ennemis (technologiques aussi)
Karl Popper, dans La société ouverte et ses ennemis (1945), se méfiait des grands récits du progrès inévitable. Pour lui, le progrès était une suite de conjectures et de réfutations : on essaie, on se trompe, on corrige. Et on ne peut corriger que si des institutions le permettent sans violence. La société ouverte est celle qui s’autocorrige : parlements, tribunaux, presse libre, lois modifiables.
Quand on dit que les régulations « enchaînent le progrès », on dit, consciemment ou non, que les mécanismes d’autocorrection sont un obstacle. Mais un obstacle à quoi ? Si le « progrès » ne survit pas au crible démocratique, peut-être n’est-ce pas du progrès. Peut-être n’est-ce que de la hâte déguisée en vision.
Qui crie au progrès enchaîné : une taxonomie
Quand quelqu’un déplore que les États ou les organisations supranationales « freinent le progrès », il vaut la peine de demander : qui parle, et quels intérêts représente-t-il ?
Le techno-optimiste de bonne foi
Il existe sincèrement des gens qui croient que la techno résout tout. Position compréhensible : la techno a résolu d’énormes problèmes — mortalité infantile, famines, épidémies. Mais le techno-optimisme devient dangereux en techno-déterminisme : l’idée que la techno laissée à elle-même produit toujours du positif. L’histoire dit le contraire.
L’entrepreneur qui confond son intérêt avec l’intérêt général
Quand un PDG de la Silicon Valley dénonce la régulation européenne sur l’IA comme « obstacle au progrès », défend-il l’avenir de l’humanité ou son modèle d’affaires ? La confusion entre intérêt privé et bien commun a, à l’ère tech, pris une forme particulièrement insidieuse : habillée d’avenir, d’innovation, de vision.
Le Techno-Optimist Manifesto de Marc Andreessen (2023) en est la version logique : le marché est le mécanisme du progrès, la régulation est un frein, qui la défend est un « décélérateur ». Cynisme aveugle : les marchés sans règles ne produisent pas du progrès mais de la concentration de pouvoir. Adam Smith le savait dans La Richesse des nations.
Le libertarien idéologique
Pour le libertarien radical, toute régulation est coercition, toute coercition est mal. Position cohérente sur ses prémisses fragiles : individus dans le vide social, sans asymétrie de pouvoir, sans externalités.
Robert Nozick, dans Anarchy, State, and Utopia (1974), en a la version la plus sophistiquée. Mais même Nozick admettait un « État minimal » pour protéger les droits fondamentaux. Quand la techno peut altérer le climat, manipuler le comportement de milliards de gens, abolir toute barrière entre intention et meurtre — l’État minimal suffit-il ?
Le populiste anti-élites
Enfin, qui utilise « le progrès freiné » en mode populiste : les élites de Bruxelles imposent ce que le « peuple » n’a pas demandé. Position qui exploite la frustration démocratique sans proposer d’alternative crédible. Si pas les institutions démocratiques, qui doit décider des limites de la techno ? Le marché ? Les programmeurs ? Les actionnaires ?
L’arme atomique qui a déjà explosé : les réseaux et le cerveau de nos enfants
Jusqu’ici, on a raisonné en abstrait. Inutile. L’arme qui détruit sans tirer existe déjà. Elle est dans les poches de nos enfants. Elle a une interface colorée, des notifications joyeuses, un modèle d’affaires qui monétise l’attention humaine en données vendables.
Parlons des réseaux sociaux. Et de ce qu’ils font, avec la brutalité que le sujet mérite, au cerveau, à la psyché et au tissu social d’une génération entière.
L’iceberg sous l’eau
Jonathan Haidt, dans The Anxious Generation (2024), a documenté ce que les données épidémiologiques montrent : après plus d’une décennie de stabilité, la santé mentale des ados s’est effondrée au début des années 2010. Dépression, anxiété, automutilation, suicide ont explosé, plus que doublé sur de nombreux indicateurs. La courbe coïncide avec la diffusion des smartphones. Pas avec la crise de 2008, ni le terrorisme, ni le climat. Les smartphones.
Et ce qu’on voit n’est que la pointe. Le CDC américain rapporte qu’en 2023, plus de 40 % des lycéens disaient ressentir une tristesse persistante. Chez les filles, 57 % avaient des symptômes dépressifs. Près d’une sur trois avait « sérieusement envisagé » le suicide, +60 % en dix ans. Au Royaume-Uni, l’enquête NHS Mental Health 2025 : 25,8 % des jeunes 16-24 ans souffrent d’un trouble mental commun, contre 18,9 % en 2014. Chez les jeunes femmes : 36,1 %.
Ce sont les chiffres émergés. L’iceberg sous l’eau, ce sont les ados qui souffrent en silence. 70-80 % des mineurs touchés par un trouble mental ne reçoivent jamais de traitement.
Le cerveau comme champ de bataille
Plus inquiétant : le neurologique. Une étude publiée dans JAMA Pediatrics (équipe Eva Telzer, UNC) a suivi 169 collégiens trois ans en IRMf : ceux qui consultent habituellement les réseaux montrent des trajectoires de développement cérébral significativement différentes. Régions touchées : amygdale (peur, réactivité émotionnelle) et cortex préfrontal dorsolatéral (jugement, raisonnement, valeur des récompenses).
Une étude récente (mars 2026, NeuroImage) sur 7 000+ adolescents (ABCD Study) : un usage quotidien plus élevé des réseaux est associé à une réduction de l’épaisseur corticale dans de nombreuses régions. Pas « se sentir un peu triste ». Altérations structurelles du cerveau en développement.
La Gen Z, née après 1995, a été la première à avoir des smartphones pendant la puberté. Leur cerveau s’est développé pendant que des algorithmes à maximisation de l’engagement se disputaient leur attention en permanence. Haidt identifie quatre dommages : privation sociale, privation de sommeil, fragmentation de l’attention, dépendance.
La consommation répétée de vidéos courtes active le circuit de la récompense, induit dérégulation dopaminergique, baisse de l’attention soutenue, hausse de l’impulsivité, altération du sommeil. Le cerveau de ces jeunes est reconfiguré d’une façon qui compromet le contrôle cognitif.
La machine à sous dans la poche
Soyons explicites : les réseaux ne sont pas devenus nocifs par hasard. Ils ont été conçus pour l’être.
Les mécanismes psychologiques qui les rendent compulsifs sont identiques à ceux des machines à sous : « renforcement à ratio variable », récompenses imprévisibles, intermittentes. B.F. Skinner l’a documenté dans les années 50 chez les pigeons : c’est le schéma le plus puissant pour maintenir un comportement.
Chaque scroll TikTok ou Instagram est une tirette de slot machine. Tu ne sais pas quel scroll t’apportera quelque chose d’intéressant. Cette incertitude génère plus d’activité dopaminergique qu’une récompense prévisible. L’attente, le ne-pas-savoir, est elle-même la drogue.
Sauf que les casinos sont régulés. Doivent déclarer les probabilités. Pas de mineurs. Pas d’opération sans licence. Les plateformes sociales n’ont aucune de ces contraintes. Natasha Schüll (Addiction by Design) : les réseaux utilisent les méthodes de l’industrie du jeu parce que dans l’économie de l’attention, le revenu est fonction du temps passé.
Le pull-to-refresh qui mime la leva de la slot. Les notifications rouges et l’effet Zeigarnik. Les streaks Snapchat qui transforment l’amitié en métrique gamifiée. L’algo TikTok qui apprend en heures ce qui te tient collé.
Chamath Palihapitiya, ex-VP croissance Facebook, l’a admis : les boucles de feedback dopaminergique court-termistes qu’on a créées détruisent le fonctionnement de la société. Sean Parker, premier président de Facebook : l’objectif était « consommer le maximum de votre temps et de votre attention consciente », exploitant « une vulnérabilité de la psychologie humaine ». Pas des accusations externes : des aveux.
Les recherches internes confirmaient : les documents Frances Haugen ont montré qu’Instagram savait empirer les problèmes d’image corporelle pour une fille sur trois. Ils savaient. Et ont choisi le profit.
La différence avec les armes traditionnelles
Une arme conventionnelle tue le corps. Le dommage est visible, immédiat, documenté. Le monde s’en aperçoit, dresse des mémoriaux, signe des traités.
Les réseaux opèrent sur un autre registre. Le dommage est invisible, graduel, cumulatif, normalisé. Personne ne voit un neurone se reconfigurer. Personne n’entend un cortex préfrontal s’amincir. Personne ne perçoit la privation de sommeil comme une urgence quand elle touche cent millions d’ados simultanément. Le dommage se cache dans la quotidienneté : « c’est juste le téléphone », « tous les jeunes sont comme ça », « nous, on regardait la télé ».
Mais la télé n’était pas conçue pour créer une dépendance par renforcement à ratio variable. Elle ne te suivait pas dans ta chambre à 3 h du matin. Elle n’avait pas un algo qui apprenait quelles insécurités exploiter. Elle ne te donnait pas une métrique numérique de ta valeur sociale en temps réel.
Et l’échelle. Une bombe détruit une ville. Les réseaux altèrent le développement cérébral d’une génération entière à l’échelle planétaire. Pas un groupe, pas une zone : quiconque, n’importe où, entre 3 et 20 ans avec un appareil. L’OMS a interrogé près de 280 000 jeunes ados dans 44 pays : 11 % présentaient un usage problématique des réseaux.
Une bombe explose une fois. Les réseaux opèrent 24/7, 365. Pas de cessez-le-feu. Pas de traité. Exposition chronique, ininterrompue, et de plus en plus précoce : tablettes à 3-4 ans, premier smartphone à 8-9, immersion sociale à 11-12. 64 % des enfants américains de 11-12 ans utilisent déjà les réseaux.
La destruction des familles
Les chiffres ne capturent pas un aspect : la famille.
Si tu as des enfants en âge scolaire, tu sais. Le smartphone est devenu le principal champ de bataille domestique. Pas une question de « règles » : structurelle. L’appareil est conçu pour être plus attirant que toute interaction familiale. Un parent qui lit une histoire à son enfant rivalise avec un algorithme qui a analysé des milliards d’interactions pour savoir exactement ce qui capte son attention.
Guerre asymétrique, et la famille la perd. Les parents se sentent impuissants, en retard sur une techno qui évolue plus vite que leur compréhension. Les enfants se sentent contrôlés, incompris, isolés des pairs s’ils n’ont pas accès. Résultat : érosion quotidienne de la confiance, du dialogue, du lien. Précisément ce qui fait une famille.
Anders et son décalage prométhéen : les parents d’aujourd’hui sont la première génération à devoir protéger leurs enfants d’une menace qu’ils ne peuvent ni voir ni comprendre pleinement. Pas comme l’alcool ou la circulation : ici, une architecture invisible de persuasion algorithmique opérant directement sur les circuits de récompense neurologiques. Comme demander à un parent de 1945 de protéger son enfant des radiations sans savoir ce qu’elles sont.
Le monde réagit, lentement
Le Surgeon General américain Vivek Murthy a comparé la dépendance aux réseaux à celle au tabac et a demandé un avertissement sanitaire. En 2023 il a alerté que plus de trois heures par jour double le risque de troubles mentaux chez les enfants.
L’Australie, en décembre 2025, est devenue le premier pays à interdire les réseaux aux moins de 16 ans, avec sanctions jusqu’à 49,5 M AUD. Plus de 4,7 millions de comptes désactivés à ce jour.
France, Norvège, Danemark, Malaisie, Espagne, Indonésie et l’Italie elle-même envisagent des mesures similaires. Mouvement global, et résistance là où l’on s’y attendait : les plateformes (Reddit a saisi la High Court australienne) et les groupes libertariens dénonçant la liberté d’expression des mineurs.
Même dynamique que tabac, amiante, plomb dans l’essence : l’industrie qui cause le dommage combat la régulation au nom de la liberté individuelle et du progrès, pendant que le dommage s’accumule silencieusement.
La question à se poser
Si le progrès est l’expansion de la capacité humaine collective de vivre librement, dignement et durablement, alors les réseaux dans leur forme actuelle sont-ils du progrès ?
Non. Pas parce que la connexion numérique est intrinsèquement mauvaise, mais parce que la manière dont elle a été implémentée — algos d’engagement exploitant les vulnérabilités neurologiques, modèles d’affaires basés sur la dépendance, absence totale de responsabilité — est l’antithèse du progrès. C’est l’utilisation des neurosciences les plus avancées pour réduire la capacité humaine au lieu de l’étendre.
Si on pouvait voir le dommage, si chaque amincissement de cortex préfrontal produisait un bruit, si chaque automutilation adolescente était une explosion visible, on aurait réagi avec l’urgence d’une bombe. Mais le dommage est silencieux. Et le silence est le meilleur allié de qui le cause et le monétise.
L’expérience mentale de la pensée qui tue, à bien y voir, n’est pas si hypothétique. Nous avons déjà donné à des entreprises le pouvoir d’altérer le développement cérébral de milliards de jeunes. Que ce soit pour vendre de la pub plutôt que par méchanceté ne rend pas le dommage moins réel. Juste plus difficile à nommer.
L’Europe et le choix humaniste
C’est ici qu’il faut parler de l’Europe. Pas celle des plaintes, des formulaires en triple, des règlements sur la taille des courgettes. L’Europe comme projet philosophique.
Le cadre régulatoire européen comme choix de civilisation
L’UE a produit un corpus normatif tech sans équivalent : RGPD, DSA, DMA, AI Act, CRA, PLD mise à jour pour le software et l’IA.
Vu de la Silicon Valley : « bureaucratie qui freine l’innovation ». Vu de la philosophie morale : la tentative la plus ambitieuse d’appliquer l’humanisme européen à la révolution technologique.
Prenons l’AI Act. Sa structure par risque, avec interdictions pour les usages les plus dangereux (scoring social, manipulation subliminale, surveillance biométrique de masse) et exigences croissantes pour les hauts risques, est une traduction législative du principe de Jonas. Pas « n’innovez pas » : « innovez, mais pas aux dépens de la dignité humaine ». Pas un frein : un gouvernail.
La PLD étendue au software : pour la première fois, qui produit du logiciel sera responsable des dommages, comme les automobiles, les médicaments, l’électroménager. Pour qui croyait le software immatériel et hors du monde physique, c’est un scandale. Pour qui croit que le pouvoir va avec la responsabilité, c’est une avancée.
DSA et DMA répondent directement à la catastrophe neurologique. Le DSA impose transparence des algos de reco, interdit la profilation des mineurs à des fins publicitaires, permet de désactiver la reco perso. Le DMA brise le pouvoir monopolistique des « gatekeepers ». Imparfaits ? Oui. Mais les seuls outils qu’une démocratie a pour répondre à un pouvoir qui, sans frein, reconfigure littéralement le cerveau de ses jeunes citoyens.
L’accessibilité comme paradigme du progrès authentique
L’EAA mérite une mention. Une innovation qui exclut une partie de l’humanité est-elle vraiment du progrès ?
Si le progrès est l’expansion des possibilités humaines (pas de quelques humains, mais de l’humanité), alors l’accessibilité n’est pas une contrainte. Elle est le progrès. Un produit numérique inutilisable par 15 % de la population mondiale n’est pas innovant : il est incomplet.
Martha Nussbaum (avec Amartya Sen), avec le capabilities approach, mesure le progrès non au PIB ni aux brevets ni à la vitesse des processeurs, mais à la capacité effective des individus de mener une vie digne d’être vécue. Si une techno augmente cette capacité pour tous, c’est du progrès. Si elle l’augmente pour certains aux dépens d’autres, c’est du pouvoir. Pas du progrès.
La confusion entre vitesse et direction
Il y a une erreur catégorielle qui imprègne tout : la confusion entre vitesse et direction.
« Move fast and break things », devise originale de Facebook, en est l’épitomé. Aller vite n’a de valeur que si la direction est juste. Sinon c’est juste courir vers un précipice plus efficacement.
Quand Sam Altman dit que « la régulation risque de ralentir l’IA », personne ne lui demande : ralentir vers où ? Si la direction est concentration du pouvoir, renforcement des biais, surveillance déguisée en personnalisation — alors ralentir n’est pas un dommage. C’est de la sagesse.
Épicure, le plus matérialiste des anciens, enseignait que la fin de la vie est l’ataraxie : tranquillité de l’âme. Pas l’accumulation de pouvoir, pas la conquête de la nature, pas la vitesse. La civilisation tech semble l’avoir oublié : tout ce qui est possible n’est pas désirable.
Simone de Beauvoir, dans Pour une morale de l’ambiguïté (1947), offre un autre outil : la liberté n’est jamais absolue, elle est toujours située. On n’est libre qu’avec d’autres libres. Ma liberté n’a de sens que si je préserve celle d’autrui. Transposé : ma liberté d’innover n’a de sens que si elle ne détruit pas la liberté, la sécurité, la dignité, l’autonomie de qui sera touché.
Le progrès comme construction collective
Définition alternative. Si le progrès n’est pas l’innovation technique, ni la vitesse, ni l’accumulation de capacités, qu’est-il ?
Voici : le progrès est l’expansion de la capacité humaine collective de vivre librement, dignement et durablement.
Chaque mot compte. Expansion, parce qu’on amplifie sans détruire. Capacité humaine, pas des machines ni des marchés mais des personnes réelles. Collective, parce que si ce n’est pas pour tout le monde, c’est du privilège. Libre, au sens millien. Digne, au sens kantien : chaque personne comme fin, jamais seulement comme moyen. Durable, qui ne sacrifie pas l’avenir au présent.
Avec cette définition, beaucoup change. La pénicilline est du progrès. Le suffrage universel est du progrès. L’eau potable pour tous, l’accessibilité numérique, le RGPD : du progrès.
La bombe atomique non. La surveillance de masse non. Un algorithme qui maximise l’engagement par la dépendance non. Une plateforme qui amincit le cortex préfrontal de millions d’ados pour vendre de la pub non. Et la pensée qui tue, notre hypothèse initiale, non. C’est la fin du progrès. La fin de tout.
L’humanisme comme boussole, pas comme chaîne
Quand quelqu’un dit que l’État, l’Europe ou l’ONU « enchaînent le progrès », que dit-il vraiment ?
Il dit, presque toujours, que sa manière d’innover, son modèle, sa vision est soumise à des contraintes qu’il n’apprécie pas. Il confond sa liberté d’action avec la liberté de l’humanité. Il prend l’absence de limites pour l’absence d’oppression.
Mais l’absence de limites n’est pas la liberté : c’est la loi du plus fort. C’est l’état de nature hobbesien, bellum omnium contra omnes, où la vie est « solitaire, pauvre, méchante, brutale et brève ». Les institutions, les lois, les contraintes réciproques ne sont pas des chaînes : ce sont les fondations de la convivialité.
L’humanisme, le vrai, de Pic de la Mirandole à Nussbaum en passant par Montaigne, Hume, Voltaire, Mill, Arendt, de Beauvoir, n’a jamais été contre la connaissance ou la technique. Il a été contre l’usage de la connaissance et de la technique contre l’humain. L’humanisme est la boussole qui nous permet de distinguer le progrès authentique de la simple accumulation de pouvoir.
Qui construit de la techno aujourd’hui a une responsabilité immense. Pas parce que la techno est mauvaise, mais parce qu’elle est puissante. Et le pouvoir sans responsabilité, sans limites, sans capacité d’autocorrection, n’est pas du progrès.
C’est juste un danger qui va vite.
Post-scriptum : une note personnelle
Je travaille dans la techno depuis vingt ans. Je fais du software. Je gère de l’infra. Je configure des pipelines CI/CD, j’écris des spécifications, je planifie des sprints. La techno est mon métier et, à beaucoup d’égards, ma passion.
Précisément parce que je la connais intimement, ses merveilles et ses misères, son pouvoir et sa fragilité, je rejette de toutes mes fibres l’idée que la réguler soit un acte hostile. Quand j’implémente le RGPD dans un projet, je ne « freine pas l’innovation » : je protège les personnes pour qui ce projet existe. Quand l’AI Act me demande de documenter les risques, je ne « perds pas du temps » : je fais mon métier avec le sérieux qu’il mérite. Quand l’EAA m’oblige à rendre une interface accessible, je n’« ajoute pas un coût » : j’inclus des humains que sinon j’exclurais.
Mais il y a une autre raison, plus personnelle et plus urgente, pour laquelle ce sujet me brûle. Je suis aussi père. Et comme père, je vis chaque jour la conscience que le monde numérique où grandira mon fils a été conçu par des gens qui font le même métier que moi, des gens qui savent exactement ce qu’ils font aux circuits de récompense d’un cerveau en développement. Je connais les design patterns, les métriques, le langage des stratégies de « rétention » et d’« engagement ». Je sais que derrière des mots neutres se cachent des mécanismes de dépendance délibérément ingénierés. Et je sais que ma compétence technique ne suffit pas à protéger un enfant d’une industrie qui a investi des milliards pour apprendre à capter son attention.
C’est pourquoi je crois que la régulation n’est pas seulement légitime : c’est un acte de civilisation. Qui construit de la techno a l’obligation morale de la construire pour les humains, pas contre eux. Et quand il ne le fait pas, il est juste et nécessaire que la société, par ses institutions imparfaites, lentes, exaspérantes, intervienne.
Le progrès authentique n’a jamais été rapide. Il a été pénible, conflictuel, plein de retours en arrière. Il a été, pour reprendre la métaphore poppérienne, une suite de conjectures et de réfutations, pas une marche triomphale. Et les institutions qui le gouvernent, imparfaites, lentes, parfois exaspérantes, sont le prix qu’on paie pour ne pas confier le destin de l’humanité à qui court le plus vite.
Ce n’est pas un prix élevé. C’est une affaire.
« Le degré de civilisation d’une société se mesure à la quantité de pouvoir à laquelle elle est disposée à renoncer. » — librement inspiré de Norbert Elias, Le procès de civilisation (1939).
Ce qu'il faut retenir
La formation humaniste n’est pas un complément de la pensée technique : elle en est le fondement éthique indispensable.
La même science qui a produit la pénicilline a produit le gaz innervant : l’équation « plus de techno = plus de progrès » est fausse.
L’arme atomique qui détruit sans tirer a déjà explosé : elle est dans les smartphones de nos enfants, et elle utilise les mêmes schémas de renforcement que les machines à sous.
L’AI Act ne dit pas « n’innovez pas », il dit « pas aux dépens de la dignité humaine » : ce n’est pas un frein, c’est un gouvernail.
Le progrès est l’expansion de la capacité humaine collective de vivre librement, dignement et durablement : si ce n’est pas pour tout le monde, ce n’est pas du progrès, c’est du privilège.
Le pouvoir sans responsabilité n’est pas du progrès. C’est juste un danger qui va vite.
Questions & réponses
Qu'est-ce que la philosophie a à voir avec la construction de la technologie ?
La formation humaniste n’est pas un complément de la pensée technique — elle en est le fondement éthique indispensable. Sans elle, la technologie est puissante, ultrarapide, efficace, et aveugle. Les décisions d’architecture vraiment importantes ne sont pas techniques : ce sont des décisions sur le type de monde que le logiciel contribuera à créer. Et c’est une question philosophique, pas un sujet de framework.
Que veut dire que le progrès n'est pas une direction ?
Que « progrès » a été transformé en un vecteur unidirectionnel — toujours plus de technologie, toujours plus vite — alors qu’en réalité c’est un concept normatif contestable. Condorcet distinguait perfectibilité de l’intellect et amélioration morale : ce ne sont pas la même chose, et l’une peut avancer pendant que l’autre régresse. Qui crie « l’État freine le progrès » défend souvent un modèle d’affaires, pas une idée du bien commun.
Pourquoi l'État européen « freine le progrès » ?
Il ne le freine pas — il pose des contraintes. AI Act, CRA, PLD, NIS2 ne bloquent pas l’innovation, ils bloquent certaines formes d’innovation qui externalisent des coûts sur la société : dépendance cognitive, surveillance de masse, dommages aux mineurs, supply chain non sûres. La différence entre « innovation » et « innovation socialement soutenable » est exactement ce qu’une démocratie doit pouvoir débattre. Présenter la contrainte comme un « frein » cache le choix politique sous-jacent.
Comment reconnaître quand « progrès » est utilisé de façon manipulatoire ?
Trois signaux : (1) qui l’invoque ne distingue jamais entre types de progrès (moral, scientifique, économique, d’accès) ; (2) il présente toute contrainte régulatoire comme obstacle, jamais comme choix public légitime ; (3) il assimile la vitesse de croissance d’un marché à un bénéfice social. Quand vous entendez « on n’arrête pas le progrès », demandez : de qui ? Vers où ? Avec quelles externalités sur qui ? Les réponses clarifient souvent ce qui est en jeu.